Difficile cohabitation des écoles française et coranique dans un village du Foutah Djallon

Article : Difficile cohabitation des écoles française et coranique dans un village du Foutah Djallon
Crédit:
24 juin 2020

Difficile cohabitation des écoles française et coranique dans un village du Foutah Djallon

AAvec les mains moites, le visage pâle, les genoux quasi enflés grelottant sous mon pull-over, mon pantalon jean et mes chaussures fermées, je sors tôt le matin sur ma terrasse, assis sur ma chaise, pour psalmodier quelques versets du coran. Après quelques appels à la prière du muezzin de la mosquée qui se situe en face de ma maison, j’aperçois, en file indienne, les mains croisées sur le dos, égrainant le chapelet se trouvant sur la main droite, maugréant quelques paroles saintes, les vieux du village se diriger vers la mosquée. Pourtant, en ces matins, il faut être plus que religieux mais pieux pour oser prendre les ablutions pour la prière de l’aube.

Je revois encore ces matins pendant lesquels la terre respire toute sa fraîcheur et laisse paraître les rosées sur les feuillages sauvages qui poussent dans les différents villages du Foutah Djallon. Je me souviens de cette brume légère qui enveloppe la vue de tous les habitants à l’aube. En ces matins, même le bowal de Tougué réputé pour sa chaleur crache de la fraîcheur plus intense, On entend le bruit des pilons de paire avec le froufroutement de la brise car les vaillantes femmes se lèvent avant l’aube pour piler et préparer. Bon nombre de jeunes gens de ma catégorie ne décollent pas du lit en ces temps en zone urbaine. Pourtant, c’est en ces moments que les enfants talibés (élèves à l’école coranique) se rendent chez leur maître coranique pour l’étude matinale.

L’école française, un savoir chrétien inutile ?

Les enfants talibés après la prière de l’aube, planchettes en bois dans les mains, sac au dos contenant leur outils scolaires, portant des tenues kaki en culotte et ce, malgré la fraîcheur ; les collégiens des tenues kaki en pantalon tandis que les fillettes portent des tenues carrelées rouge et noir ou bleu et noir, avant de rejoindre l’école française, se rendent dans leurs doudhés (écoles coraniques) pour revoir les DARSOU (leçons) apprises pendant la nuit.

Ces enfants n’ont de moderne que les outils scolaires. La plupart d’entre eux vont à l’école française avec une grande réticence considérant cette dernière comme source de savoir inutile. Ils ont été programmés à y recevoir des leçons émanant des Chrétiens. Les vieux du village appelllent le savoir scolaire <<GANDAL ANNA SAARA>> qui signifie littéralement <<savoir chrétien>> donc inutile.

Même si le programme scolaire est établi par l’institut national de recherche et d’action pédagogique (INRAP) en collaboration avec le ministère de l’éducation pré-universitaire et de l’alphabétisation (MEPU-A) de la République de Guinée, et qu’il (le programme scolaire) n’a rien de religieux, les souvenirs des missionnaires chrétiens qui ont établi les premières écoles françaises en Afrique Occidentale n’ont pas quitté encore les souvenirs de ces vieux.

C’est pourquoi, il n’est pas rare de voir en plein cours un vieux qui vient chercher son enfant pour les travaux champêtres tout en étant convaincu que ces travaux ont plus d’importance que le savoir scolaire. L’école des Blancs est un lieu de déracinement qui fait devier les enfants musulmans du DROIT CHEMIN. Il n’a aucune pudeur et a même fini par ôter le voile aux filles talibées.

Les vieux du village inscrivent leurs enfants pour un temps. Les filles restent à l’école le temps de trouver un mari et les garçons dépassent très rarement le premier cycle du secondaire (10ème Année).

Le quotidien des talibés

Les enfants talibés après la lecture coranique matinale, ils se rendent à l’école pour suivre les cours jusqu’à midi. Avant de rejoindre la maison, ils se rendent dans leurs doudhés respectifs pour apprendre une nouvelle leçon. Dès après leur déjeuner commun, ils se rendent en pleine brousse pour aller chercher du bois mort appelé kara dans le jargon peul. Ces bois morts seront allumés pour servir de lumière pendant tout le premier tiers de la nuit.

Dès après la brousse, les petits enfants de l’école primaire repartent à l’école française à partir de 15h pour recevoir des cours du soir qui se terminent à 17h 30. Ils rejoignent les collégiens dans les doudhés pour revoir les leçons apprises à midi. Après chacun rentre chez soit pour attendre la fin de la prière du maghreb (soir) pour reprendre la lecture coranique jusqu’à 23h. Pendant cette lecture nocturne, les enfants allument le feu avec leur kara et placent souvent des tubercules sous la cendre dégagée par le bois morts qu’ils récupéreront à la fin de la lecture.

Le GRAND MAÎTRE n’enseigne presque plus car très fatigué. La relève est assurée par ses premiers élèves qui sont très sévères avec les enfants. Ceux qui ont des difficultés de lecture, de mémorisation sont sévèrement battus par les PETITS MAÎTRES. Avec les enfants qui refusent leur commission durant la journée, l’heure est au règlement de comptes.

Tous les mercredis soirs, les enfants qui ont quitté les villages environnants de Bâdy pour venir étudier le Coran rentrent chez eux pour revenir avec un cadeau de la part de leur parents pour leur maître coranique. Ce cadeau appelé <<lèdhè alarba>> qui signifie littéralement <<bois du mercredi>> n’a rien à voir avec le bois proprement dit. C’est soit de l’argent ou des vivres. Seuls les filles sont dispensées de ce va-et-vient car elles restent toujours dans leur domicile à côté de leur mère qui les prépareront à être de bonnes mères après leur mariage.

Ce calendrier hebdomadaire sera profondément bouleversé pendant le début de la saison pluvieuse car ça marque également le début des travaux champêtres. Or un Talibé qui ne travaille pas dur pour le Grand Maître n’aura pas la bénédiction de ce dernier et un savoir sans bénédiction est inutile. Pendant ces temps, même les cours normaux à l’école française ne seront plus reguliers. Seuls quelques élèves seront présents et le professeur est obligé de libérer les élèves en plein cours par demande du GRAND MAÎTRE.

Quelques approches de raisonnement des élèves et des vieux du village.

Étant professeur de français muté au collège de Bâdy en 2016, pair éducateur en santé de la reproduction et n’ayant presque rien en commun côté islamique (ni école jurisprudentielle, ni façon de lire le Coran…) avec les gens du village, je tente souvent et ce, vainement de raisonner les élèves mais aussi les Vieux du village dans nos causeries.

Pour les élèves, je multiplie des activités extrascolaires socio-éducatives (petits concours de lecture, théâtre, conte, santé de la reproduction…) et sportives avec eux pour les ouvrir au monde extérieur et leur faire comprendre qu’on peut quitter le village et réussir son cycle scolaire mais cela ne marche souvent pas avec les filles surtout car la morale villageoise voit très mal une fille mener des activités extrascolaires avec des garçons. D’ailleurs rares sont celles qui ne se marient pas avant la fin du collège. Le difficile c’est avec les Vieux du village qui sont catégoriques dans leur décision.

L’école française n’est rien d’autre à leurs yeux qu’un lieu qui fait ricocher les enfants talibés car elle a été conçue par les Blancs qui s’opposent catégoriqueement à l’islam. Donc tout programme enseigné dans ces écoles est une ruse pour faire sortir les enfants de la religion.

Bâdy, un village moderne aux pratiques traditionnelles.

Bâdy est un district de la sous-préfecture de Tangaly qui se situe dans la circonscription de la préfecture de Tougué. Cette prefecture est l’une des 05 préfectures de la Région administrative de Labé. Cette partie de Foutah Djallon se retrouve parmi les 08 régions administratives de la République de Guinée. Bâdy est un village moderne dans la construction puisque la plupart des cases rondes ont disparu laissant la place à de très belles maisons carrelées.

En dépit de ce modernisme, la tradition villageoise n’a pas quitté les habitants d’un iota. Tout tourne autour d’un conseil de sages qui a leur tour est dirigé par Elhadj Ibrahim le plus âgé des sages.

Culturellement très fermé, la télévision y est interdite malgré que la quasi-totalité des bâtiments possèdent un poste téléviseur et un kit Plusieurs enfants sont envoyés chaque année pour l’étude coranique. Ils resteront avec leur maître jusqu’à la compréhension totale de tous les enseignements islamiques. Ce qui nécessite plusieurs années d’apprentissage.

Ce qui fait la spécificité de ce district, tous les élèves de l’école coranique sont aussi à l’école française car une école primaire et un collège de proximité y sont installés. Mais malgré le fort taux de scolarité à l’école primaire, plusieurs élèves sont contraints d’abandonner leur cursus scolaire après le collège faute de moyens pour les uns, pour des raisons religieuses pour les autres et de mariage précoce pour les filles.

Partagez

Commentaires

Aladji Boubacar Diallo
Répondre

Une bonne analyse d'un thème qui mérite une attention particulière de tous 'je me rappelle avoir rectifié un jeune qui disait 'parlant de l'école française (les sciences en général) ''gandeh annasara ''je lui ai dit qu'il n'est pas logique ce nom car la connaissance n'a pas de nationalité et pour un peu aller plus loin 'je l'ai rappelé un récit qui rapporte que le prophète mohammad ordonna de chercher la connaissance jusqu'en Chine ''mais une pensée si encrée n'est évidemment pas erradicable toute suite mais avec des efforts on pourra y arriver toujours n'étant pas satisfait rétorqua vite que le coran et la science n'était pas compatible 'je l'ai répondu que la raison qui n'a pas subi de dommages ne sera pas en contradiction 'il m'a rejeté très loin en me parlant toute suite de thèmes scientifiques mentionné par le coran (la forme de la terre 'les mouvements de la terre 'le mouvement du soleil ☀ de la lune 🌙)en général de l'astronomie et de l'astrophysique qui sont en grand nombre mentionnées dans le coran ''j'ajoute que pas seulement les vieux du village 'j'en ai discuter avec des sortants d'universités 'des aventuriers et de personnes de bien des couches sociales ''''

Sengue
Répondre

C'est triste cette situation. Et je dois avouer que même dans des grandes villes de certains pays en Afrique, il y a encore du travail à faire eb ce qui concerne la scolarisation des enfants et surtout de la jzune fille.